Cinéma : Hable con ella de Pedro Almodóvar

 

Moins mélodramatiquement ravageur que "Tout sur ma mère", ce 14ème opus de P. Almodóvar nous entraîne cependant à nouveau sur le terrain des sentiments, vécus et traduits cette fois-ci par des hommes - mais des hommes qui savent mettre de côté leur excès de pudeur pour laisser leur corps et leurs paroles exprimer ce qu’ils ressentent.

Hable con ella peut être considéré comme une variation filmique de la célèbre phrase du renard du "Petit Prince" : "On ne voit bien qu’avec le cœur". C’est le cœur, et non la tête, qui peut faire des miracles, comme de ramener à la vie celle qu’un accident a privée de toute communication rationnellement mesurable et compréhensible avec l’extérieur.

D’ailleurs, les personnages masculins qui, en contrepoint des deux protagonistes principaux, incarnent la pensée rationnelle, sont totalement "à côté de la plaque" : le psychiatre ne comprend rien, tout en prétendant le contraire, à la personnalité de Benigno, l’infirmier au grand cœur amoureux fou (au sens bunuelien du terme) de sa fille plongée dans le coma depuis plusieurs années; et l’avocat provoque involontairement la pire des catastrophes, en prétendant l’éviter par une analyse bien rationnelle.

Hable con ella est une belle histoire, comme aime et sait les raconter Almodovar: si improbables que soient les personnages, leurs rencontres ou leurs destins, nous nous laissons toucher par ce qu’ils nous invitent à vivre avec eux le temps du film, mais qui se prolonge au-delà, puisque ce à quoi ils nous convient est précisément de ne pas nous laisser enfermer dans notre honte ou notre pudeur ou les limites de notre raison, mais de laisser notre coeur s’ouvrir aux autres, de nous laisser aller à aimer vraiment. Un signe qui montre que le public est ému par ce message est qu’il ne quitte pas la salle précipitamment, comme cela se produit souvent, une fois le film terminé: il reste là, à se laisser bercer par la douce mélancolie du film et par l’espoir qu’il fait naître, pratiquement jusqu’à ce que s’achève le générique de fin.

Hable con ella est aussi un film sur le langage. Celui du corps, d’abord, sur lequel s’ouvre et se ferme le film: corps mouvants de la danseuse (des danseurs) et de la torera, corps émouvants et inertes des malades, bras qui étreignent, mains qui massent et soignent ou cherchent à s’atteindre, larmes qui coulent, etc. Pour donner à voir ce langage, Almodovar utilise essentiellement des gros plans et des plans rapprochés, afin que nous ne perdions rien du moindre frémissement de lèvre ou de paupière, du moindre tremblement en surface de la peau, de la moindre lueur dans un regard échangé. Film sur les mots aussi : au-delà de la conscience et de l’échange, les mots maintiennent vivant le lien entre ceux qui (s’)aiment. Et quel plaisir Almodovar ne prend-il pas à nous faire entendre toutes les musiques de l’espagnol au travers des différents accents de ceux qui le parlent : argentin, andalou, castillan, brésilien … Un superbe hommage en forme de polyphonie à la langue chère aux adhérents de l’AFDE !

**********************

Par ailleurs reste à l’affiche un film d’un autre cinéaste espagnol, dans lequel on retrouve un certain nombre d’acteurs de Hable con ella, mais le rapprochement s’arrête là. Il s’agit de Lucía y el sexo, de J. Medem, un OFNI (Objet Filmique Non Identifiable) qui navigue entre poésie et pornographie, et qui, dans un conte moderne, entrelace et fait se rejoindre les destins de six personnages eux aussi en quête d’amour vrai. Le film est une curiosité, dont on sort sans trop savoir quoi en penser, agacé par des faiblesses et des complaisances inutiles, mais aussi séduit par la force des personnages et l’esthétique des images, ainsi que par l’excellente interprétation.

Anne-Marie PENON