Voyage en Argentine

 

J’ai pu retourner en Argentine, à l’occasion d’un nouveau congrès sur la décentralisation à l’université de Córdoba. Bien sûr, ce fut aussi l’occasion pour aussi pour rendre visite à mes nombreux cousins Freysselinard d’Argentine, découverts il y a une dizaine d’années.

Córdoba « la docta », deuxième ville du pays, héberge la plus ancienne université du pays, fondée par les jésuites, dont c’était la capitale provinciale, au début du XVIe siècle. C’est à partir de cette ville que furent dirigées les missions chez les guaraníes dans la province argentine de Misiones et au Paraguay jusqu’à l’expulsion des jésuites à la fin du XVIIIe siècle. J’ai revu avec plaisir la « manzana jesuítica », son église principale, son extraordinaire « capilla doméstica », au plafond en forme de coque de bateau inversée, fait de bambous et de cuir peint, son magnifique cloître, son collège Montserrat. J’ai visité cette année de nouvelles « estancias » jésuites, près de Córdoba (ces estancias — on dirait hacienda en Espagne — fournissait l’argent nécessaire, par la culture et l’élevage, au centre jésuite de Córdoba).

Moi, le représentant de la France jacobine, j’ai présenté la nouvelle vague de décentralisation à nos collègues universitaires argentins… J’ai notamment présenté le très bon exemple de l’éducation nationale : à la fin du XIXe siècle, Jules Ferry a décentralisé le personnel administratif des écoles aux communes, puis la gauche a, dans les années 80, transféré les bâtiments des collèges et des lycées ; enfin, la droite, suivant en cela les projets des socialistes qui n’avaient pas eu le temps de conduire la réforme avant d’être renversés, a achevé ce mouvement en transférant, comme pour les écoles primaires, le personnel d’entretien. Ainsi, demain, l’autorité chargée de l’entretien des collèges aura autorité sur le personnel chargé de l’entretien et pourra donc recruter le personnel nécessaire. Déjà, pour les bâtiments, les collectivités ont dépensé cinq fois plus que l’Etat alors que le taux global des prélèvements obligatoires de l’Etat et des collectivités a baissé de 0,8 point. Les collectivités ont en effet fait des économies ailleurs pour financer l’enseignement. Quant à l’égalité, nous avons découvert que l’Etat ne dépensait pas les mêmes sommes pour tous les élèves avant 1982, mais que les collectivités pauvres ont davantage payé par élève que les collectivités riches ! La décentralisation a donc renforcé l’égal accès devant le service public, cher à nos yeux. Bien sûr, concours et professeurs continuent de relever de l’Etat, spécificité bien française à laquelle nous sommes tous très attachés et qui nous vaut un enseignement de grande qualité.

L’Argentine est un pays fédéral (de nombreuses guerres au XIXe siècle ont opposé les centralistes et les fédéralistes) et compte pas moins de 130 constitutions (de l’Etat, des provinces et des communes). Leurs réflexions actuelles portent à la fois sur le regroupement éventuel de provinces en grandes régions (problématique que nous connaissons aussi en France), sur une deuxième décentralisation, des provinces vers les communes et, à Buenos Aires, sur une décentralisation et déconcentration de la ville de Buenos Aires. Mais ils s’interrogent aussi sur la façon de mieux contrôler leurs collectivités locales : ils ne disposent en effet que d’un contrôle juridictionnel alors que nous avons en plus, en France, un contrôle administratif exercé par les préfets. Surtout, ils ne disposent pas d’une fonction publique recrutée sur concours comme en France et manquent donc de cadres administratifs de bon niveau.

Les interrogations des Argentins que j’ai rencontrés portent surtout sur l’actuelle politique du président Néstor Kirchner, péroniste qui est arrivé en tête de l’élection présidentielle au premier tour et contre qui l’autre candidat péroniste arrivé en deuxième position au premier tour, l’ancien président Menem, a renoncé à maintenir sa candidature. Les avis sont partagés sur ce président, élu à la suite d’un ultime combat sans opposant, gouverneur de la riche province de Santa Cruz, dans le sud du pays, et sans expérience politique nationale. La plupart, y compris au sein de ses opposants politiques (les radicaux), lui reconnaissent un sens certain de l’opposition. Il s’est imposé au sein du Gouvernement face à ses contradicteurs, a limogé les membres compromis de la Cour suprême et, à condition de ne pas virer ver l’autoritarisme, ce que craignent certains Argentins, semble avoir le caractère nécessaire pour diriger ce pays immense. Charismatique, il aime le contact avec la foule, au grand dam de ses officiers de sécurité qui n’arrivent pas à le canaliser. Son comportement le conduit à prendre de tels risques qu’à deux reprises il a été légèrement blessé par des caméras et qu’il a porté un temps un pansement sur le front… Sa fermeté face au FMI, avec le refus de payer une échéance, vient en tout cas de payer, en débouchant sur un accord inespéré de rééchelonnement de l’énorme dette argentine. Dans le même temps, le débat fait rage sur les entreprises privatisées. Kirchner les critique vertement et refuse les augmentations de tarifs, recevant en cela une large approbation populaire. Les Français en tout cas viennent de décider de revendre leur participation dans le téléphone, après avoir entièrement reconstruit le réseau téléphonique argentin dans les années 90.

La pauvreté est toujours présente : vendeurs de briquets et de mille autres objets aux feux rouges et partout (j’ai même vu un clown qui faisait son petit numéro à chaque feu rouge). A Córdoba, les « cartoneros » promènent toujours les carrioles pour ramasser cartons et vieux papiers. Surtout, la hausse de la délinquance a conduit à instaurer une frontière virtuelle autour de Buenos Aires où des policiers armés de fusils arrêtent tous les véhicules suspects tentant d’entrer dans la capitale. Comme il y a deux ans, les Argentins ont toujours très peur des taxis liés à la délinquance et préfèrent appeler un taxi ou une « remise » qu’ils connaissent. A l’aéroport aussi, un policier privé note le numéro d’immatriculation des taxis qui prennent les clients en charge.

L’autre sujet de débat est sa position sur la dictature militaire. Il a en effet décidé de faire annuler par le Parlement les lois d’amnistie (leyes de punto final y de obediencia debida). Les Argentins, comme toujours, sont peu diserts sur cette période et il est difficile de les interroger. J’ai rencontré les deux avis : certains l’approuvent car cela évitera au moins que des Argentins soient jugés à l’étranger ; d’autres jugent fou qu’on puisse revenir sur des lois pénales, ce qui est contraire aux plus grands principes du droit.

Sa position politique a aussi été renforcée par la victoire de son candidat à la mairie de Buenos Aires, l’actuel maire, Aníbal Ibarra, appartenant pourtant au Frepaso et non au péronisme. Je l’avais d’ailleurs rencontré quand il était venu à Lyon en 1998 étudier notre système institutionnel. Mauricio Macri, homme d’affaires et patron du club de foot River, que j’ai d’ailleurs eu l’occasion de rencontrer lors de mon séjour, et qui ne semblait pas très optimiste, vient d’échouer face au maire en place Ibarra.

Site de la présidence argentine : http://www.presidencia.gov.ar/

 

Eric FREYSSELINARD