De la double identité dans l’écriture: du bilinguisme oral à la bilittéralité au Paraguay.

Christine Pic-Gillard, docteur en Etudes hispaniques. Université Paris 3.

 

 

Résumé:

Le Paraguay présente l’originalité d’être le seul pays en Amérique Latine où presque quatre-vingt dix pour cent de la population parle une langue amérindienne, le guarani, devenue langue officielle en 1992. Jusqu’à la mise en place du Plan d’Enseignement Bilingue en 1994, le bilinguisme n’est pas une réalité mais un mythe, une sorte de rêve collectif. En effet le Paraguay est alors guaranophone; le bilingues sont minoritaires. Par la volonté politique du premier gouvernement démocratique le mythe devient réalité par la scolarisation obligatoire de tous les enfants paraguayens dans les deux langues officielles.

Apprendre à lire et à écrire en guaraní, en dehors de la reconnaissance officielle que suppose l’enseignement en langue amérindienne, n’a de sens que si cela peut engendrer la création littéraire. L’objectif de faire du guarani une langue de culture, implicite dans le Plan d’Enseignement Bilingue, suppose une didactique qui permette le passage de l’orature à la littérature, avec une composante particulière, celle du bilinguisme, qui ouvre la perspective d’une bilittéralité.

 

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Le Paraguay s’est forgé une double identité linguistique et culturelle, identité hispano-guaranie qui s’est construite dans un rapport diglossique de langue dominée et langue dominante, où la langue dominante est écrite et la langue dominée reste confinée à l’expression orale, et ceci en dépit de l’existence de nombreux  outils métalinguistiques qui rendent son écriture possible[1].

La révolution linguistique qui instrumentalise le bilinguisme au début des années 1990, ouvre-t-elle la voie à une production littéraire de masse en langue guaranie dans un contexte bilingue, et à terme permettra-t-elle la naissance d’une génération d’écrivains capable de s’exprimer dans une ou autre langue? La bilittéralité est-elle le signe d’une identité biculturelle et bilingue totalement réalisée?

 

 

 

Construction de l’identité bilingue: du mythe à la réalité.

 

            Le Paraguay est historiquement plurilingue et pluriethnique. Les langues en présence sont nombreuses: le castillan et d’autres langues indo-européennes  dont le portugais, le russe l’allemand et le coréen;  le guaraní et dix sept autres langues indigènes. Le castillan, imposé par les conquérants espagnols, est la langue dominante, la langue du pouvoir et de l’administration. Les autres langues européennes sont d’importation plus récente: les Mennonites, dits de langue allemande mais qui s’expriment en fait dans un dialecte hollandais, et les Russes, s’installent dans le premier quart du xxème siècle; le portugais est la langue de frontière avec le Brésil et la langue historique du Mercosur avec le castillan; le coréen est la dernière arrivée, conséquence d’une politique volontariste d’accueil de main d’oeuvre coréenne. Le guaraní est la langue amérindienne majoritaire; elle occulte l’existence des autres langues amérindiennes parlées sur l’ensemble du territoire.

Non seulement il existe une grande diversité de langues parlées au Paraguay, mais toutes ces langues en contact génèrent des bilinguismes à divers niveaux, voire des trilinguismes, notamment chez les minorités asiatiques et européennes. Elles génèrent des variantes et des déplacements linguistiques à l’intérieur de chaque langue ainsi qu’un phénomène de criollisation du guaraní/castillan appelé jopara.

Les compétences linguistiques des locuteurs et les sélections linguistiques qu’ils opèrent varient en fonction de la classe socioculturelle, la génération, l’espace (urbain, rural, frontalier, communautaire) et les besoins économiques et sociaux. Il n’existe pas toujours d’adéquation entre communauté linguistique et communauté sociale. La réalité linguistique est si complexe que la notion de langue maternelle n’est pas comprise, et qu’il est bien difficile de déterminer avec certitude quelle est la première et la deuxième langue, quelle est la langue maternelle et la langue d’acquisition. C’est pourquoi, lors d’enquêtes effectuées auprès d’étudiants de centres de formation des maîtres et d’enseignants des écoles primaires en 1999[2], la question portant sur la langue maternelle est souvent restée sans réponse ou l’enquêté a répondu en citant les deux langues qu’il utilise.

Toutes les langues, à l’exception du castillan, se sont développées dans un contexte de communication orale, ce qui leur a permis  d’établir des interactions  favorables à la créativité orales mais les a rendu aussi fragiles et instables.

 

            Le recensement de 1992, censé mesurer la réalité linguistique du Paraguay, rend partiellement compte de ce multilinguisme. Selon les résultats de cette enquête le Paraguay est bilingue à 50%, sans que soit indiqué avec quel niveau de compétence linguistique. Les locuteurs guaranophones composent 87% de la population, sans que l’on sache dans quelle variante de guaraní ils s’expriment ni avec quel niveau de compétence ni pour quel usage. Les monolingues guaranophones sont 37% et les monolingues hispanophones 7%.

Dans le recensement n’apparaît aucune des autres langues pourtant effectivement parlées au Paraguay. En effet, l’objectif politique était de trouver une base pour affirmer que le Paraguay est bilingue afin de donner une légitimité au nouveau statut que la Constitution de 1992 consent à la langue guaranie qui de nationale devient officielle à parité avec le castillan et afin de donner un sens au projet d’enseignement bilingue qui se mettra en place en 1994.

 

Le Paraguay s’affirme donc bilingue. Pourquoi peut-il l’affirmer ? Les raisons en sont d’abord historiques. Au XVIème siècle le guaraní et l’espagnol sont des langues en expansion, qui emploient la même stratégie d’invasion par l’imposition de la langue au moyen du métissage. L’ethnie tupí-guaraní semi-nomade s’étend sur un très vaste territoire du Brésil au Pérou. Lorsqu’elle conquiert un espace elle intègre les populations locales en les guaranisant: des femmes guaranies sont données en mariage aux hommes de l’ethnie conquise qui viennent vivre dans la famille de leur femme et en adoptent la langue et la culture. La stratégie développée face aux Espagnols est la même; elle est favorisée par le très petit nombre de ces derniers et leur peu d’appétit conquérant face à un pays qui n’a aucune richesse minière. Dans la colonie la langue guaranie est majoritairement utilisée dans la communication quotidienne même si la perception depuis la métropole est que le Paraguay est de langue espagnole. La diglossie castillan/ guarani s’installe alors: l’espagnol est la langue de l’administration, le guarani la langue de communication. La couronne espagnole a une attitude particulièrement laxiste au Paraguay, contrairement à sa volonté d’imposer le castillan dans les autres vice-royautés du continent américain, du moins jusqu’à l’expulsion des Jésuites au XVIIIème siècle.

Le rôle des Jésuites est déterminant dans l’imposition de la langue guaranie au détriment des autres langues indigènes. Les Jésuites pour se faire barbares parmi les barbares selon la doctrine du fondateur de l’Ordre, apprennent le guarani, le structurent par l’écriture et l’imposent dans l’ensemble des Réductions qu’ils organisent, au détriment même du castillan, et quelle que soit la langue des ethnies réduites[3].

La rencontre entre les deux langues en expansion, l’espagnol et le guaraní, installe un rapport linguistique diglossique mais n’entraîne pas la disparition de la langue indigène. Au contraire, son aire de diffusion continue à progresser dans les communautés indigènes réduites en éliminant les autres langues amérindiennes et envahit la communauté sociale coloniale hispanophone. Le guaraní évolue vers une variante hispano-guaranie apte à exprimer la société coloniale, puis apte à exprimer le sentiment national lorsque le Paraguay se constitue en nation indépendante. La langue guaranie devient l’expression du sentiment patriotique, notamment dans les situations où la patrie est en danger. Lors des deux grandes guerres qui menacent l’intégrité territoriale du Paraguay, la guerre de la Triple Alianza  en 1865 [4]et la guerre du Chaco en 1932[5], la langue guaranie joue un rôle primordial: C’est la langue sur le terrain des manoeuvres puisque la très grande majorité des soldats étant monolingues guaranophones les ordres ne sont compris que lorsqu’ils sont donnés en guaraní. Par ailleurs l’expression en guaraní protège de l’espionnage puisque les nations ennemies la méconnaissent. Enfin, c’est le ciment de l’identité nationale menacée par les grands voisins de langue espagnole et portugaise. La nation paraguayenne se construit  sur sa spécificité linguistique bilingue hispano-guaranie.

           

            La deuxième raison de l’affirmation du bilinguisme paraguayen est de l’ordre du projet politique. Tous les choix en ce qui concerne le statut des langues résultent d’une idéologie. Eliminer des langues, élever certaines au rang de langue officielle ou les maintenir dans un statut de langue nationale, les enseigner ou non, fait partie d’un projet politique de construction d’une image nationale à usage interne et à usage externe. Le Paraguay a besoin de ses deux langues, une pour l’identité nationale et même régionale dans le cadre du Mercosur, et l’autre pour l’identité hispanique à valeur universelle. Que le bilinguisme soit réel ou supposé, il est au centre du projet politique de démocratisation du Paraguay après la chute du Président Général Alfredo Stroessner en 1989 qui met fin à une très longue période de dictatures ( le seul essai démocratique au 20ème siècle a lieu de 1912 à 1937).

Le bilinguisme est affirmé dans la Constitution Nationale approuvée en 1992. La base légale du bilinguisme repose sur l’article 140[6] qui affirme que le Paraguay est pluriculturel et bilingue. Non seulement la constitution reconnaît la langue guaranie comme langue nationale, statut qu’elle avait déjà dans la constitution de 1967, mais elle lui octroie le statut de langue officielle, au même titre que la langue espagnole. Les langues indigènes sont reconnues en tant que langues nationales appartenant au patrimoine culturel. En accédant à l’égalité juridique avec le castillan, contrairement aux autres langues amérindiennes, le guarani sort de son état de langue indigène. Le guarani n’est pas reconnu et respecté en tant que patrimoine culturel, expression d’une communauté ethnique, elle est reconnue en tant que langue de l’ensemble de la communauté nationale. Elle n’est pas l’expression d’un particularisme ethnique dont le corollaire serait une revendication séparatiste; elle est donnée comme recouvrant l’ensemble de la communauté nationale paraguayenne. Il faut noter que les textes parlent de la langue guaranie sans jamais lui appliquer le qualificatif indigène ou amérindien. C’est une des deux langues identitaires avec le castillan. Pour que le guarani remplisse pleinement ce rôle et que par conséquent les attitudes linguistiques changent à son endroit, il faut la déconnecter de son origine indigène. Le premier des moyens pour séparer la langue de son origine consiste à abandonner l’oralité et faire entrer le guarani dans l’écriture. Le guarani s’écrit depuis l’époque de la présence coloniale jésuite, avec tout l’arsenal métalinguistique nécessaire, mais en tant que langue nationale amérindienne, même privilégiée par une reconnaissance identitaire lors de l’indépendance et des guerres, le guarani a été maintenu volontairement dans l’oralité depuis deux siècles. Langue orale elle ne peut être langue de la modernité; elle s’est maintenue comme expression du respect de la tradition ou dans les programmes scolaires élaborés par la dictature comme langue de transition vers le castillan qui est la langue de la culture universelle, de la modernité et du progrès, ou comme langue de culture nationale par son enseignement dans l’université.

 

            A la veille de la mise en place du Plan d’Enseignement Bilingue, en 1994, les attitudes linguistiques envers le guaraní sont ambiguës: amour d’une langue sentie comme identitaire qui est dite belle et apte à exprimer les élans du coeur et l’humour, pourvu qu’elle ne sorte pas de la sphère privée dans laquelle elle est confinée; dédain envers la langue de la pauvreté et de l’illettrisme. La langue universelle de culture continue à être le castillan; par ailleurs langue du progrès et de la modernité.

En contexte unilingue le guaraní est déprécié, il est valorisé en contexte bilingue. Ce qui signifie que l’enseignement bilingue devra contribuer à sortir le guaraní de son rôle de langue de communication de la sphère privée pour l’élever au rang de langue de création. Mais le seul plan d’enseignement bilingue ne pourra éliminer le rapport diglossique des deux langues s’il n’est pas relayé par les médias et les institutions. Pour le moment le bilinguisme affiché à l’école a bien peu de relais dans la société, même lorsque la loi le prévoit comme pour les formulaires administratifs qui devraient être publiés en version bilingue et ne le sont pas. L’usage du guaraní reste oral, c’est pourquoi la radio s’en est emparée, et la télévision dans une moindre mesure.

La presse écrite prétend répondre à la loi du marché: si un lectorat réclame une presse en langue guaranie, alors elle publiera des suppléments dans les journaux en castillan, sans envisager la possibilité d’un journal entier en langue guaranie ou en version bilingue. Les cadres des ministères se retranchent derrière le coût financier que supposent des publications et une signalétique bilingues. Tous affirment que le bilinguisme ne fait pas partie de leurs projets. Par ailleurs un certain nombre d’enseignants de langue maternelle guaranie craint que l’enseignement fragilise le guarani en le mettant en compétition avec d’autres langues, non seulement avec le castillan mais aussi avec l’anglais et le portugais; la survivance du guaraní serait liée à son oralité[7].

Le traité Mercosur signé en 1991 à Asunción entre le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay reconnaît le guaraní comme langue culturelle du Mercosur et l’espagnol et le portugais comme langues officielles du Mercosur. Le traité prévoit l’enseignement de la langue portugaise et la formation des maîtres dans cette discipline. Il n’est pas précisé à quel moment de la scolarité cet enseignement serait dispensé, mais quoi qu’il en soit il semble évident que ce sera au détriment du guaraní dont l’enseignement n’est pas prévu au de-là de l’école obligatoire. Dans l’enseignement secondaire l’introduction de l’enseignement des langues étrangères, portugais et anglais, répond à un besoin d’intégration du Paraguay dans la région Mercosur et dans les échanges internationaux. Le guaraní, langue d’un particularisme culturel dont l’aire de diffusion est restreinte, n’a aucune rentabilité sur le marché. On peut alors se demander si lorsque que le Paraguay aura réduit l’analphabétisme et l’illettrisme grâce à ce plan d’enseignement en langue maternelle, l’Etat ne sera pas tenté d’abandonner l’enseignement bilingue dont le coût est très élevé. Cette tentation sera d’autant plus grande que le mouvement d’urbanisation constaté depuis une dizaine d’année favorise l’usage du castillan. Pour reprendre la formule de Louis Jean Calvet[8], la ville est plus créatrice de monolinguisme que de bilinguisme. Enfin, des frémissements en ce sens se font déjà sentir au sein du dernier gouvernement, qui inquiètent les initiateurs du programme bilingue. Alors que le premier plan en 1993 préconisait le modèle dit de maintien du guaraní, les directives de 1998 incitent à aller vers le modèle de transition, en plein désaccord avec l’esprit de la Constitution Nationale de 1992.

 

Les enquêtes que nous avons menées montrent qu’il existe bien cependant une modification des attitudes linguistiques dans la communauté éducative, y compris chez les parents des deux communautés linguistiques.

Nous avons déjà rappelé que, historiquement, l’hésitation est permanente entre attitudes guaranophones et guaranophiles. Cependant le PEB provoque une valorisation en confortant le bilinguisme, c’est à dire que le guaraní est valorisé en contexte bilingue et déprécié en contexte unilingue. L’image du monolingue guaranophone est toujours celle d’un indigène ou d’un rural illettré. Mais la disparition du monolinguisme, que provoque la scolarisation bilingue, valorise le guaraní. Plus la langue guaranie s’éloigne de son origine ethnique, plus elle est acceptée et reconnue comme identité nationale. Ecrire le guaraní le coupe de ses racines, dans sa forme, dans son contenu et dans sa représentation mentale. Cependant, les indigènes des autres ethnies adoptent le guaraní comme langue de substitution, en tant que langue amérindienne plus proche de leur réalité linguistique que l’espagnol, mais dans un contexte bilingue.

 

La constitution de 92 prévoit l’usage des deux langues tant dans leur forme orale que dans leur forme écrite, il faut donc que le guaraní sorte de l’oralité. La mise à égalité des deux langues suppose une égalité dans les formes d’usage. Ce choix de l’écriture face à l’oralité et donc face à l’orature semble répondre à une volonté d’égalité, de reconnaissance de la valeur de la langue et de démocratie. Pourtant il soulève des questions fondamentales sur la variante de guaraní à écrire mais aussi sur la réduction culturelle qu’impliquent l’écriture et l’enseignement d’une langue. Il convient de rappeler que le guaraní a plusieurs variantes:

- Le guaraní des communautés indigènes, une des 18 langues indigènes parlées actuellement, dont l’aire de diffusion dépassent les frontières paraguayennes. Le guaraní utilisé dans les communautés, que nous désignons ici sous l’appellation guaraní ethnique, en tant qu’il est le substrat de la culture guaranie, sert de référence pour créer des néologismes. Sa fonction est fortement liée au religieux,  au chamanisme et à la vie de la communauté puisqu’il sert aussi à nommer les nouveaux nés, enterrer les morts, faire les salutations de bienvenue...C’est la langue de la rhétorique, du discours fondamental.

- Le guaraní des indigènes d’ethnie différente. C’est un guaraní de substitution à leur propre langue maternelle. Ce phénomène est favorisé par les déplacements de populations, qui se trouvent alors en contact avec la langue dominante (le guaraní) et il est renforcé par le PEB qui ne propose que deux langues d’enseignement, le guaraní et l’espagnol[9].

- Le guaraníparaguayen est le guaraní de contact avec l’espagnol; forme métissée du guaraní qui s’est développée dans l’oralité avec une fonction de communication orale mais aussi dans des formes écrites ( discours politiques, chansons, enseignement universitaire).

- Le jopara est la dernière forme de l’hispano-guarani utilisant de nombreux emprunts pour rendre compte de la réalité d’un monde technique et technologique. Phénomène d’abord urbain, il s’est étendu aux campagnes par l’impact de la radio. Totalement oral, même si certains journaux l’utilisent, il se crée et évolue  hors normes académiques.

- Le guarani d’enseignement joue le rôle de guarani standard. Il adopte les règles de graphie phonétique définies en 1944, contestées par la dictature ensuite, et reprises par le gouvernement de 1992. Ces prises de position politique montrent bien que le débat autour des formes d’écriture du guarani est idéologique. L’enseignement de la grammaire guaranie est souvent contrastive, notamment dans certains centres de formation des maîtres comme celui de l’Ateneo, centre privé de culture et de langue guaranies agréé par le MEC pour former des enseignants. Remarquons qu’à ce jour il n’existe aucun dictionnaire unilingue. Le MEC recommande l’introduction de néologismes « acceptables », c’est à dire compréhensibles par les locuteurs guaranophones.

Toutes les variantes de guaraní qui existent aujourd’hui devraient se réduire à une seule variante à l’aube de 2020, celle enseignée par l’Education Nationale à tous les enfants scolarisés.

 

Le débat sur les incidences du passage de l’oralité à l’écrit n’a pas eu lieu au préalable du lancement du plan d’enseignement bilingue; aujourd’hui le débat est centré sur la création ou non de néologismes, mais la question culturelle est évacuée, comme si la langue enseignée n’était qu’une coquille vide, une enveloppe pour la culture hispanique. L’enseignement est pourtant bien l’instrument le plus apte à imposer l’écriture du guarani, et son rôle est primordial. C’est pourquoi, pour que le bilinguisme devienne une réalité, et en 1992 le Paraguay est plus un pays de langues en contact qu’un pays bilingue, l’Etat doit faire montre d’une volonté politique qui se traduise par des outils et des moyens.

 

La loi du 10 septembre 1992 stipule l’obligation de l’enseignement du castillan et du guaraní dans le cursus scolaire basique. Cette loi est le pilier de la réforme de l’enseignement. L’école est le lieu privilégié pour mener à bien le projet de faire en vingt-cinq ans de l’ensemble d’une classe d’âge des bilingues coordonnés. Arrêtons-nous un instant sur le terme bilingues coordonnés. Etre bilingue coordonné suppose d’utiliser chacune des langues dans des circonstances adaptées à son usage avec des codes distincts. Or au Paraguay les bilingues alternent les codes, notamment dans l’usage de la variante jopara qui permet d’employer un lexique espagnol avec une structure de pensée guaranie. Nous voyons bien que le projet ne repose pas sur une analyse de la situation linguistique du pays, qui reste méconnue aujourd’hui encore mais qu’il s’agit d’une volonté politique: transformer une société plurilingue dans laquelle il existe un semi-linguisme, en une  société bilingue exemplaire.

L’état se dote d’un Plan de Educación bilingüe qui s’applique à partir de 1994 mais aussi de structures telle que la Comisión Nacional del Bilinguismo[10]. L’école est un instrument formidable pour appliquer une réforme puisqu’elle couvre l’ensemble du territoire, que le public est captif et que les enseignants sont obligés d’appliquer un programme. Cependant l’ensemble de la communauté éducative doit adhérer au projet pour le mener à bien: enseignants, parents, cadres de l’administration de l’éducation. C’est pourquoi le projet est présenté comme étant la condition nécessaire au processus démocratique qui se met en place et la garantie de sa pérennité. Tout un ensemble de structures se mettent en place pour favoriser la participation de ces différents acteurs sociaux: centres de formation des maîtres pour l’enseignement du guaraní et en guaraní; ateliers de dialogue; réunions de parents et de responsables locaux pour sensibiliser à l’importance de l’enseignement en langue maternelle.

 

Des moyens financiers importants sont nécessaires à la réalisation du projet; ils proviennent de l’Etat qui consent un effort budgétaire tendant à rattraper le retard et à effacer le désintérêt en matière éducative, mais surtout de fonds internationaux, notamment la Banque Interaméricaine de Développement. Il est bien évident que les organismes internationaux de financement influent directement ou indirectement sur les choix en matière de politiques éducatives et pose le problème du respect de la spécificité culturelle dans un contexte de développement global intégré à un ensemble régional. L’enseignement des langues fait partie d’un marché. Pour qu’un état ou qu’un organisme accepte de financer l’enseignement de certaines langues, celles ci doivent avoir une rentabilité, soit en terme d’échanges, soit en terme de développement économique, social, et/ ou culturel. Le choix d’une politique éducative linguistique dépend d’objectifs clairement définis qui ne peuvent être en contradiction avec les politiques régionales mais qui doivent aussi répondre aux aspirations nationales.

 

La problématique est d’alphabétiser en langue maternelle et d’enseigner la langue de l’autre communauté linguistique. L’originalité paraguayenne réside dans l’obligation faite à tous les enfants scolarisés d’apprendre la langue de l’autre, quelle que soit leur origine linguistique. D’autres pays d’Amérique latine enseignent en langue maternelle amérindienne mais aucun ne rend obligatoire une langue amérindienne[11].

L’objectif est de faire de toute une classe d’âge des bilingues coordonnés. Le plan qui commence en 1994 verra  donc son aboutissement en 2020.

Cet objectif répond à un souci de développement social, de développement économique que requiert l’intégration dans le Mercosur, et de pérennisation de la démocratie au moyen de l’interculturalité. En effet le Paraguay démocratique pense que les conditions d’un développement économique dépendent étroitement du développement social. Or l’enseignement en langue maternelle favorise la rentabilité scolaire en permettant une meilleure scolarisation qui évite les redoublements et les abandons avant la fin du cycle élémentaire. Mais contrairement à la politique éducative linguistique du précédent régime, l’enseignement en langue guaranie n’est pas défini comme une transition vers l’acquisition du castillan; la langue guaranie est langue d’enseignement et langue enseignée au même titre que le castillan dans le cycle d’enseignement obligatoire (6 à 14 ans) soit pendant 9 ans.

Un autre objectif, et non des moindres, de la politique éducative linguistique est l’interculturalité comme moyen d’enraciner la démocratie.

De même que la démocratie qui se met en place en 1989 n’est pas une aspiration venue du peuple mais un mouvement venu de l’intérieur des structures de la dictature, le projet d’enseignement bilingue n’a fait l’objet d’aucun débat parlementaire ni d’aucune consultation populaire. L’enseignement en langue guaranie n’est pas une revendication identitaire minoritaire, il apparaît comme le symbole du particularisme culturel paraguayen que l’Etat revendique face à ses partenaires mais aussi comme le moyen de maintenir la cohésion nationale dans un nouveau contexte d’ouverture démocratique qui permet la contestation et la revendication. La langue guaranie est utilisée comme lien social et national. Cependant, la réussite démocratique dont fait partie le projet bilingue a besoin de l’adhésion des acteurs de la société civile. S’il existe bien un consensus sur l’aspiration démocratique, il est moins évident que le bilinguisme s’impose comme un projet fédérateur.

 

L’application du Plan d’Enseignement Bilingue tend à substituer au pluralisme linguistique et culturel un bilinguisme interculturel. En effet le plan d’enseignement bilingue prévoit deux modalités d’école: la modalité hispanophone et la modalité guaranophone. Lorsque l’enfant n’est de langue maternelle ni castillane ni guaranie, et c’est le cas pour tous les enfants des communautés indigènes des autres ethnies, les parents choisissent librement la langue d’enseignement. On constate que les communautés indigènes privilégient la langue guaranie et l’adoptent comme langue maternelle d’enseignement, ce qui provoque la disparition de leur propre langue maternelle parmi les jeunes scolarisés depuis 1994. Ce choix est motivé par le sentiment qu’ont les communautés indigènes que le guaraní est une langue amérindienne; le choix de la variante et du contenu enseignés dans les écoles indigènes semble être plus proche de la pensée amérindienne que les choix opérés hors des communautés indigènes.

Les autres communautés linguistiques - asiatiques et européennes - prennent le castillan comme langue d’enseignement. Le plan d’enseignement bilingue favorise donc l’expansion du guarani mais aussi la castillanisation, en réduisant le monolinguisme guarani et la diversité linguistique.        

Pour résumer nous pouvons définir le Plan d’Enseignement Bilingue selon trois axes:

            Le P.E.B. est un projet politique de développement de la démocratie: apprendre la langue de l’autre (interculturalité); réduire la diglossie (société visiblement bilingue et linguistiquement égalitaire); permettre une meilleure scolarisation en enseignant les fondamentaux dans la langue maternelle.

            Le PEB est un projet d’acculturation planifiée: En s’appuyant sur les leaders que sont les acteurs de la communauté éducative, l’Etat impose le bilinguisme. L’effet programmé est la réduction du monolinguisme guaranophone.

            Le PEB est un projet de développement durable. La scolarisation en langue maternelle pour la majorité de Paraguayens guaranophones doit permettre un meilleur niveau d’éducation et de formation pour assurer le développement  socio- économique à long terme.

            Le PEB est un projet culturel: renforcement de l’identité culturelle face aux partenaires géants de langue espagnole et portugaise du Mercosur.

 

 

 

 

De l’acquisition de l’écriture à la bilittéralité.

 

Enseigner le guarani a induit pour les concepteurs du projet de l’écrire (concepteurs bilingues, de langue maternelle espagnole, de culture hispano-guaranie). Si aucune étude n’a été réalisée pour prévoir l’impact de l’écriture sur une langue structurée dans l’oralité, c’est sans doute parce que le guaraní avait déjà subi une réduction sémantique par l’écriture au XVIIème siècle, jamais remise en question, et que, si l’usage le plus répandu du guaraní est l’usage oral, en fait le guaraní s’écrit depuis trois siècles.

Cependant, malgré le manque d’analyse officielle, les nombreux documents publiés par le Ministère nous permet de faire une synthèse sur la didactique de l’enseignement du guaraní langue première et langue seconde et d’en déduire si le bilittéralité est un objectif implicite du PEB. Nous basons notre réflexion à partir de l’étude que nous avons  menée sur les cinq premières années de mise en place du P.E.B., entre 1994 et 1999, par l’analyse d’un corpus (textes du MEC), des enquêtes auprès de la communauté éducative et des entretiens auprès des acteurs sociaux des autres secteurs en relation avec l’écrit et le public.

 

 

            La problématique de l’enseignement en guarani n’est pas d ’apprendre à communiquer, puisque presque tous les Paraguayens sont guaranophones, mais de transformer une langue orale qui rend compte du quotidien en une langue permettant la création écrite. Voyons rapidement quel est l’usage fonctionnel du guarani oral et du guarani écrit.

Le guaraní oral s’est développé dans un contexte diglossique de rapports dominant/dominé, sphère privée/ sphère publique. Le guarani oral est l’instrument privilégié de l’expression des sentiments dans la communication dans la sphère privée. Il a aussi pour fonction d’exprimer l’humour et la poésie  et de rendre compte de la réalité du monde rural. C’est cette fonction qui intéresse les médias tels que la radio et la télévision, relais de la variante jopara.

L’oralité est le mode usuel de transmission des informations (manque de signalétique par exemple et de guide d’horaires de bus). Par ailleurs il existe un usage culturel du guarani qui s’exprime par la création littéraire orale, que nous appelons orature. L’orature est encore très vivante à ce jour, notamment dans la création de contes qui donne lieu à des concours publics avec prix du meilleur conteur/créateur.

 

Le guaraní écrit se développe dans un contexte bilingue interculturel. Dans la sphère privée l’écriture du guaraní et sa diffusion par l’enseignement de la lectoécriture provoque une diglossie intra-communautaire et une fracture inter-générationnelle. La langue des parents est la mauvaise langue; les parents sont dépossédés de la transmission de la langue et partant de la culture qu’elle véhicule. L’Etat transmet via l’enseignement de la langue les valeurs nationales, qui ne recoupent pas forcément l’ensemble des valeurs guaranies  du modo de ser.

Les médias écrits, et en particulier la presse quotidienne, ont une fonction éducative. Le quotidien Última Hora propose des suppléments destinés aux enfants; dans l’état d’esprit du MEC, jouant véritablement le rôle de  relais de l’Etat. Le quotidien populaire El Diario utilise la variante jopara comme accroche pour les faits divers les plus sordides. La culture orale, contes et légendes, mais aussi la création littéraire orale, fait l’objet de transcriptions écrites, montrant par là même qu’il existe une demande pour la publication d’ouvrages en guaraní. Les romanciers paraguayens souhaitent d’ailleurs que leurs romans soient traduits en guaraní. Tout ce matériel ne forme pas une littérature. Aujourd’hui l’orature est la source où va puiser l’Edition. La production écrite en guarani jusqu’alors est essentiellement composée de poèmes, chansons et pièces de théâtre, elle rend compte d’une pensée lyrique, dans des formes populaires, selon le schéma de l’orature. La maîtrise de l’écriture en guaraní et l’expansion de son usage écrit favoriseront peut-être une création littéraire plus ample au niveau des genres, mais elle sera d’une essence différente de la création orale qui rend compte d’une pensée magique, et différente de la production écrite lyrique actuelle. Le passage de l’oral à l’écrit pose donc le problème du passage de l’orature à l’écriture et à la littérature: peut-on écrire le guaraní sans le réduire linguistiquement et culturellement? Quel guaraní enseigner? Le guaraní académique en créant des néologismes ou le guaraní jopara qui utilise des emprunts castillans tant dans sa structure que dans son lexique? Que peut-on enseigner à travers la langue guaranie?

La construction du discours écrit se fait avec une cohésion et une cohérence propre à l’écrit et par conséquent l’écrit est impropre à rendre compte du déroulement de la pensée sous la forme litanique telle que développée dans le discours oral guarani: de magique le discours devient analytique. La langue guaranie enseignée ne véhicule pas la culture de l’ethnie guaranie. Elle est le vecteur d’une culture hispano-guaranie. Le Plan d’Enseignement Bilingue en déconnectant la langue guaranie de l’ethnie guaranie  renforce la culture métisse. Dans ce contexte bilingue interculturel, la question de la bilittéralité doit nécessairement être posée.

 

 

La définition de la bilittéralité est aussi complexe que celle du bilinguisme: chaque nation, selon son histoire, adopte un modèle qui puisse correspondre à sa réalité linguistique et culturelle. Cependant, le mythe a aussi sa place dans les choix gouvernementaux, plus proches souvent d’un idéal que d’une réalité. Le Paraguay de 1992, au travers des discours du ministre de l’Education qui met en place la Réforme et des publications de son ministère, définit le bilinguisme paraguayen comme un usage coordonné des deux langues officielles; c’est à dire un usage de l’une ou l’autre langue selon les circonstances dans lesquelles se trouvent les locuteurs. Nous pouvons en déduire que la bilittéralité répondra à la même définition: un usage coordonné de l’écriture dans l’une ou l’autre langue. Cette définition implique que la traduction de la production écrite ne soit pas systématique. En ce qui concerne la production littéraire, selon quels critères les écrivains issus de la génération scolarisée dans le bilinguisme, choisiront-ils leur langue? Ecriront-ils naturellement dans leur langue maternelle, malgré le contexte bilingue interculturel ? Choisiront-ils la langue en fonction du genre littéraire, avec la capacité pour un même écrivain d’employer l’une ou l’autre langue selon le genre? Choisiront-il leur langue d’expression littéraire en fonction du lectorat et du marché ? Dans ce cas, la langue guaranie devra bénéficier de relais efficaces dans la société paraguayenne, et elle devra trouver des débouchés -très limités assurément- dans l’aire d’expansion du guaraní.

Il est difficile de répondre avec certitude à ces questions mais l’orientation donnée par l’enseignement bilingue va très certainement influer sur le choix de la langue d’expression écrite.

Lorsque nous regardons les manuels et les cahiers d’exercices utilisés dans l’enseignement élémentaire, nous constatons que la création littéraire en guaraní est favorisée dans des formes spécifiques telles que la poésie. L’enseignement procède par imitations, c’est à dire qu’il s’appuie sur le fond littéraire existant. Or ce matériel littéraire est presque exclusivement composé de transcriptions écrites du patrimoine oral, et nous pouvons donc craindre un enfermement et une réduction des facultés créatrices en langue guaranie.

Les guides[12] destinés aux enseignants recommandent de différencier la didactique du guaraní langue première et langue seconde afin de respecter les valeurs culturelles de l’apprenant. Le modèle holistique est préconisé pour la langue première, c’est à dire pour les enfants que les parents déclarent de langue maternelle guaranie. La lecture et l’écriture sont des activités significatives dès le début de l’apprentissage; l’enseignant se base sur les compétences linguistiques orales; l’apprentissage intègre des apports sociolinguistiques, c’est à dire qu’il utilise l’usage fonctionnel de la langue (la langue guaranie est récréative, communicative, informative, imaginative). L’écriture doit se faire sur le mode du discours (avec une cohésion et une cohérence) et l’élève doit construire des signifiés culturels. Cependant, dans les manuels et dans les cahiers des élèves, le contenu culturel est réduit à son aspect traditionnel, voire folklorique; les croyances religieuses sont présentées comme des superstitions et les mythes sont de jolis récits ravalés au rang de légendes. En fait le modèle culturel proposé est celui issu de la colonisation.

            La didactique de la langue seconde se situe dans le courant méthodologique connu sous le nom d’approche communicative. Il s’agit d’apprendre, non le seul code linguistique, mais la langue en situation. L’apprentissage de l’écrit est introduit tardivement, dans le deuxième degré de l’enseignement élémentaire, en s’appuyant sur les acquis de la langue première. L’enseignement du guarani aux hispanophones est d’abord axé sur la communication en situation réelle, pour une lecture compréhensive et une production écrite créative, dans une appréhension du contexte culturel dans lequel s’est développée la langue guaranie. On parlera plus d’acquisition que d’apprentissage puisqu’une partie de la connaissance du guarani se fait de manière inconsciente et internalisée.

La préoccupation première de l’enseignement du guarani aux hispanophones n’est pas la production écrite. L’objectif est le respect de la langue de l’autre par la connaissance de son contexte culturel et sa mise à égalité avec l’espagnol dans le respect de la constitution.

Nous remarquons donc que l’objectif de la bilittéralité - objectif jamais explicité dans le PEB, mais sous entendu dans la didactique du guarani langue maternelle - concerne plus les guaranophones que les hispanophones. Nous pouvons considérer qu’il s’agit là d’une trace d’une attitude linguistique diglossique, et qu’elle pose le problème de l’utilité de la bilittéralité.

Pourquoi développer la bilittéralité? La question de l’utilité de la bilittéralité est la suite logique de la question que posait Bartomeu Meliá: apprendre le guarani, pour quoi faire?[13] Nous pouvons trouver une première réponse à la question de la nécessité du développement de la bilittéralité dans les objectifs du plan d’enseignement bilingue qui affirme vouloir éliminer la diglossie existante entre les deux langues devenues officielles en 1992. En effet le statut d’égalité des deux langues que donne la constitution ne peut être une réalité sans une politique volontariste, dont le Plan d’Enseignement Bilingue est un des outils. Cependant la pérennité du bilinguisme écrit ne peut être assurée que par le développement d’une création littéraire dans chacune des langues, création et non pas seulement traduction en guarani de la production en espagnol.

Une deuxième raison de la nécessité de favoriser la bilittéralité se trouve dans le changement structurel socio-économique caractérisé par l’exode rural et son corollaire, l’urbanisation, provoquées par le déclin de l’agriculture traditionnelle. L’orature est amenée à disparaître en même temps que le monde rural traditionnel; il est donc impératif que s’y substitue la littérature.

 

 

Ainsi donc, la nation paraguayenne s’est construite dans le mythe du bilinguisme, en dépit d’une situation réelle de langues en contact. Le mouvement démocratique de 1989 s’empare de ce mythe et lui donne les moyens de devenir réalité, mais la pression est forte qui tend à globaliser la pensée et à mondialiser les marchés. C’est peut-être, paradoxalement, ce mouvement globalisant qui permettra au bilinguisme paraguayen de s’épanouir en tant que manifestation profonde d’un particularisme régional. La revendication du droit à la langue est bien plus recevable dans un contexte de mondialisation que dans l’espace restreint de la nation. La construction identitaire paraguayenne peut apparaître comme un élément de modernité, même si ce bilinguisme se construit au détriment de la diversité linguistique.

L’Etat paraguayen par cette politique éducative linguistique volontariste affirme et revendique sa double appartenance linguistique, mais il n’est pas certain qu’il affirme sa double appartenance culturelle.

            La politique éducative linguistique du Paraguay ne favorise pas le pluralisme linguistique et culturel mais elle s’inscrit dans l’interculturalité qui est un trait spécifique de l’identité hispano-guaranie. La structure mentale guaranie prédomine, même lorsque la langue employée est le castillan. Par ailleurs le Paraguay a l’expérience de la construction identitaire par la transculturalité. Il est l’héritier des ethnies Tupí Guaraní qui pratiquaient et pratiquent encore, pour celles qui survivent, la transnationalité qui permet à la fois l’intégration des éléments culturels nouveaux et la transmission culturelle. L’enseignement bilingue est un outil fort de la transculturalité : il provoque la réduction du monolinguisme guaraní, l’augmentation du bilinguisme et l’éloignement de la référence indigène.

L’enseignement bilingue ne favorise pas l’ouverture à l’autre, il s’efforce d’effacer les différences dans le mythe d’un Etre hispano-guarani idéal.

L’Etat Paraguayen démocratique fait de l’enseignement bilingue une glottothérapie[14] afin de préserver l’unité socioculturelle nationale en évitant les revendications identitaires et d’instaurer une exception culturelle hispanoguaranie dans un contexte d’intégration régional, le Mercosur, et global.

En faisant du guaraní une langue officielle à parité avec l’espagnol, d’abord dans l’enseignement, puis, à terme, dans les autres secteurs de la société civile, l’Etat sort le guarani de l’oralité en mettant en place une réelle politique linguistique éducative. Mais la langue guaranie survivra-t-elle à l’écriture? La question peut surprendre, c’est pourtant la crainte qu’exprime une partie des enseignants en guaraní qui affirme dans notre enquête que la lecto-écriture met la langue en danger. La survivance du guaraní risque de se faire au détriment de sa pensée poétique, par l’adoption d’une pensée analytique. Ce qui est en jeu c’est plus la disparition du monde que représente le guarani oral que la disparition de la langue elle-même, car la langue guaranie a déjà opéré dans son histoire une adaptation semblable. Le guaraní ethnique, substrat de la langue et de la culture, est amené à disparaître; le guarani paraguayen classique sert de guarani standard pour la production écrite.

Il faut souligner que l’écriture met la langue guaranie sur le marché linguistique; elle entre alors en concurrence avec l’espagnol et le portugais dans la sub-région Mercosur et avec l’anglais dans les relations internationales. Et si elle est la troisième langue du Mercosur en tant que langue historique[15], cette appellation est surtout symbolique, symbole non négligeable toutefois.

Cependant, comme le rappelle Claude Hagège[16] la concurrence n’est pas le seul facteur de disparition des langues minoritaires, d’autant qu’au Paraguay  la langue guaranie permet de renforcer l’identité culturelle nationale. En 2020 tous les Paraguayens auront appris le guaraní dans la variante écrite, le monolinguisme guaranophone aura disparu dans les jeunes générations avec l’alphabétisation bilingue, il reste à espérer que le bilinguisme aura été relayé dans la société et que le guaraní, dominant dans l’oralité, soit devenu visible grâce à l’écrit. Et que si l’orature disparaît, que se soit au profit d’une littérature, grâce au développement d’une bilittéralité chez les guaranophones lettrés.

 

 

                                                                                                              St Denis de la Réunion, Mai 2002.

 

 

 

 

Mots clés:

Bilinguisme - Bilittéralité - Didactique - Enseignement- Identité - Paraguay.

 

Bibliographie:

 

Acosta Felicano, Vigo Silvia

Ko’embota

Comunicación Guaraní

Asunción: Vercam, 1997.

Bareiro Saguier, Rubén

Literatura guaraní del Paraguay.

Caraca: Ayacucho, 1980.

Barthélemy, Françoise

« Une réforme éducative entérine le bilinguisme. Paraguay, l’espoir des générations à venir »

Le monde diplomatique, janvier 1998.

Boyer, Henry

Eléments de sociolinguistique. Langue, communication et société.

Paris: Edition Dunod, 1996.

Comisión Nacional de Bilinguismo

Paraguay bilingüe. Políticas lingüísticas y educación bilingüe.

Asunción: MEC, 1997.

Corvalán, Graziela

Educación para todos y bilinguismo del Paraguay. Políticas lingüísticas. Estudio de caso.

Asunción: UNESCO-CPES, 1995.

Villagra Batoux, Delicia

Le guaraní paraguayen. De l’oralité à la langue littéraire.

Villeneuve d’Ascq: Presses Universitaires du Septentrion, 1996.

 



[1]Nous prenons le terme diglossie dans son sens premier de répartition fonctionnelle des usages de deux langues différentes au sein d’une même communauté.

[2]Thèse de l’auteur, Le Plan d’Enseignement Bilingue, incidences sociolinguistiques, La Sorbonne Nouvelle Paris3 mai 2001, 369 pages.

[3]Ce sont les jésuites qui impriment les premiers dictionnaires castillan/guarani et des grammaires ainsi que des catéchismes en langue guarani. En 1703, les Pères obtiennent l’autorisation d’imprimer en guarani.

[4]La guerre de la Triple Alliance oppose le Paraguay à une coalition Argentine, Brésil et Uruguay.

[5]La guerre du Chaco contre la Bolivie

[6]Article 140: El Paraguay es un país plurucultural y bilingue. Son idiomas oficiales el castellano y el guaraní. La ley establecerá las modalidades de utilización de uno y otro.

[7]Enquêtes et entretiens menées par l’auteur en juillet-août 1999. Thèse page 214 à 275.

[8]Louis Jean Calvet, Les voix de la ville. Introduction à la sociolinguistique urbaine. Paris. Essais Payot, 1994.

[9]Article 77 de la Constitution Nationale de 1992:  En el caso de las minorías étnicas cuya lengua materna no sea el guaraní, se podrá elegir uno de los idiomas oficiales. 

[10]La C.N.B. publie ses travaux, notamment Paraguay Bilingüe. Políticas lingüísticas y educación bilingüe. Asunción, MEC,1997.

[11]CNB, Políticas lingüísticas y educación bilingüe. Asunción, MEC, 1997, pages 192-193.

[12]Centurión Servín, Celsa, Material de apoyo al maestro sobre experiencias innovadoras para el aprentizaje de la lectura y escritura con los niños y niñas guaraní hablantes de la Educación Escolar Básica. SINAD, MEC, Asunción, agosto 1997.

[13]Bartomeu Meliá, Aprender guaraní ¿para qué?,in Políticas lingüísticas y educación bilingüe, Asunción, MEC, 1997. Pages 61-62.

[14]concept développé par Henry Boyer in Eléments de sociolinguistiques. Langue, communication et société. Paris: Ed. Dunod 2è édition, 1996. Page 107.

[15]Carta de Asunción du 2 août 1995.

[16]Claude Hagège, Halte à la mort des langues, Paris:Odile Jacob, 2000.