L’INTERCOMPRÉHENSION, suite...
Anne-Marie Penon
S’il vous en souvient, un article de Bernard Cassen publié dans le numéro de janvier 2005 du Monde diplomatique, sous le titre : "Un monde polyglotte pour échapper à la dictature de l’anglais", avait suscité une réponse dans laquelle j’émettais de nombreuses réserves quant aux thèses exposées.
Les membres du comité de l’AFDE
ayant été invités le 19 janvier 2006 à une table ronde sur le sujet de
l’intercompréhension dans le cadre du salon Expolangues, je m’y suis rendue.
Cette table ronde était organisée sous l’égide de la Délégation générale à la
langue française et aux langues de France, du ministère de la Culture. les
participants étaient : Xavier North, délégué général ; Françoise
Ploquin, rédactrice en chef de la revue Le
français dans le monde ; Ernesto Bertolaja, directeur de la promotion
et de l’enseignement des langues à l’Union Latine ; Claire
Blanche-Benveniste, linguiste, professeur à l’École pratique des Hautes
Études ; et enfin Pierre Janin, chargé de mission à la Délégation générale
à la langue française et aux langues de France.
Le but de ce compte-rendu n’étant pas d’apporter des détails sur ce qu’est l’intercompréhension, je renvoie ceux que cela intéresse au site de la Délégation : dglflf.culture.gouv.fr. Ce que souhaite faire ici, c’est une mise au point par rapport à la présentation que l’article de Bernard Cassen faisait du thème de l’intercompréhension, au regard de ce qui a été dit lors de la table ronde d’Expolangues.
Premier point, l’intercompréhension est une méthode d’apprentissage rapide des langues fondée sur leur parenté, qui ne cherche en aucun cas à se substituer à l’enseignement des langues tel qu’il existe dans le système scolaire français, même si elle lui apporte des propositions. Cette méthode s’adresse soit aux élèves de l’école élémentaire, pour faciliter leur approche des langues, soit aux post-Bac (étudiants, formation professionnelle initiale...) en quête d’ouverture linguistique. Elle est une méthode complémentaire, et non pas alternative. Cela dit, le CECR (Cadre Européen Commun de Référence) recoupe en partie cette méthode, en permettant à un élève de réussir dans la compétence de la compréhension (orale ou écrite), sans pour autant être obligé de réussir de la même façon dans la compétence de la production, beaucoup moins accessible.
Les participants ont profité de l’occasion pour critiquer les pesanteurs du système éducatif français, le verrouillage de l’enseignement des langues (par les organisations professionnelles ou les différentes inspections), et les nombreux blocages institutionnels et psychologiques auxquels se heurtent les nouvelles propositions. Ils estiment qu’il faut faire sortir la problématique de l’apprentissage des langues de l’école, élargir les perspectives et élaborer des stratégies différenciées. Cela dit, ils ont rendu hommage aux enseignants, dont le travail demeure fondamental, mais dont la stratégie, selon eux, doit changer.
Deuxième point, la méthode de l’intercompréhension exige une formation initiale : aucune personne non formée n’est à même de communiquer efficacement, simplement parce qu’elle comprend une langue. Il existe des méthodes pratiques, que chacun peut consulter et exploiter. L’exemple qui a été proposé par Mme Blanche-Benveniste est le suivant : un Français qui cherche à communiquer avec un Italien, par exemple, devra se garder d’utiliser l’adverbe "vite", auquel il préférera "rapidement", lequel résonne aux oreilles de l’Italien. Et ce genre de réflexe ne peut s’acquérir que par une formation sérieuse.
Enfin, dernier point et non des moindres : même si son but déclaré est de préserver la diversité des langues et de favoriser les échanges entre les Européens, l’intercompréhension ne s’inscrit pas dans une stratégie de combat contre le "tout anglais". Ses défenseurs se défendent d’être des militants anti-impérialistes, ils constatent simplement qu’il est nécessaire de proposer des alternatives qui empêchent la réduction de l’espace linguistique, quelle que soit la langue responsable de cette réduction. À aucun moment au cours de la table ronde, n’a été mise en cause l’importance de l’apprentissage de l’anglais – au même titre que celui des autres langues européennes. Même si on peut voir dans ces protestations d’objectivité une dimension diplomatique, cela a tout de même été exprimé clairement.
Bien d’autres choses ont été dites, par exemple que l’apprentissage des langues romanes au niveau européen grâce à la méthode de l’intercompréhension pourrait constituer une arme efficace contre le déclin de l’apprentissage du français, que l’on constate partout chez nos voisins.
Pour conclure, il est clair que dans son article, Bernard Cassen exploitait l’intercompréhension à des fins stratégiques, dans une perspective géopolitique de lutte contre l’impérialisme US, en mettant de côté les aspects purement techniques de ce qui est avant tout une méthode d’apprentissage des langues. Que cette méthode soit efficace, cela reste à prouver : on en parle depuis plus de trente ans, et si elle n’a toujours pas émergé, peut-être n’est-ce pas dû uniquement aux "blocages" et autres "verrouillages" dénoncés par les participants à la table ronde d’Explolangues. C’est là un débat qui reste ouvert.
15
février 2006.