L'année Juan Ramón Jiménez à Paris 2007

 

  Sous ce titre, l'Ambassadeur d'Espagne, don Francisco Villar, diverses associations comme Hispania, l'Ayuntamiento de Moguer, ainsi que l'Université Paris I ont invité à un acte inaugural le 17 mars 2007 qui a eu lieu à l'Amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne.

  Après un vin d'honneur, produits et crus typiques de la région de Moguer, une Table ronde en hommage au poète andalou a réuni des universitaires français et des spécialistes espagnols de l'œuvre de l'écrivain. Mercedes Julia a évoqué "les dieux" de J. R. Jiménez, Laurie-Anne Laget l'influence de Paul Verlaine et de Jean Moréas sur les premiers poèmes, très proches du Modernisme : Almas de violeta, dont le titre a été suggéré par Rubén Darío ou Ninfeas, inspiré par Valle Inclán. En 1953, le poète publiera un cours sur le Modernisme.

  Luis de la Prada exalte "la passion héroïque" de l'écrivain pour sa région, pour le soleil, l'amour, les oiseaux. À propos de soleil, certains critiques font des rapprochements avec l'œuvre du poète mexicain Octavio Paz, l'auteur de Piedra de sol.

  Miguel A. Olmos parle des œuvres en prose du "poète professeur", de la "critique parlée", de la critique journalistique, de ses diatribes contre la poésie "baroque", de son écriture comme création littéraire", de J. R. Jiménez comme "inventeur de mots".

  Serge Salaün indique les rapports de cet andalou avec d'autres poètes européens : Hölderlin, Novalis, Shelley. Partant d'une "poésie pure", il essaie, à l'égal de Machado, de se rapprocher de l'humain.

  Les orateurs ont signalé que Juan Ramón Jiménez (1881-1958), relativement isolé entre les générations de 1898 et de 1927, est bien moins connu en France que Machado, García Lorca ou Rafael Alberti. En fait, il est à peine traduit de son vivant : par Lévis-Mano, en 1954 et 1955, par Claude Couffon (Platero y yo) lors de l'attribution du Prix Nobel de Littérature en 1956. En 1963, René L.-F. Durand le traduira, mais il faudra attendre près de trente ans avant de voir paraître d'autres traductions d'œuvres du poète, grâce, surtout, à l'éditeur José Corti et à Bernard Sesé, traducteur de nombreux recueils et introducteur de l'œuvre auprès du public francophone.

  En 1968, Bernard Sesé publie, dans l'Encyclopaedia Universalis (volume 9), un article qui éclaire et situe l'œuvre en vers et en prose du poète andalou. Il rappelle que Juan Ramón est un des maîtres de García Lorca, selon les propres paroles de celui-ci, qui a dit de lui : "Un grand poète troublé par une terrible exaltation de son moi, lacéré par la réalité qui l'entoure, incroyablement mordu par des choses insignifiantes, l'oreille aux aguets du monde, véritablement ennemi de son âme merveilleuse et unique de poète." Ce qui correspond bien au jugement de J. R. Jiménez sur lui-même : "Pour moi, la poésie a toujours été intimement confondue avec toute mon existence." Dès l'adolescence il "se nourrit de poésie". Ses amis sont des écrivains, poètes, romanciers ou dramaturges : Salvador Rueda, Francisco Villaespesa, Rubén Darío, Ramón del Valle Inclán. Il dirige la revue Helios (1903-1904). En 1916, il épouse Zenobia Camprubi à New York. De 1916 à 1936, le couple réside à Madrid, puis aux Etats-Unis et enfin à Porto Rico.

  Le Prix Nobel de Littérature qui lui est décerné en 1956, "honorait expressément la mémoire de deux illustres morts, Antonio Machado et Federico García Lorca", selon Bernard Sesé, qui distingue trois époques dans l'œuvre lyrique du poète : "romantisme idéaliste", "spiritualisme symboliste", "métaphysique d'exaltation de l'intelligence, savante, de type goethéen."

 

 

 

Romantisme idéaliste

 

  Après les recueils "modernistes" Almas de violeta et Ninfeas, parus en 1900, viennent Rimas (1902), aux vers plus dépouillés, Arias tristes (1903) et Jardines lejanos (1904) qui évoquent des œuvres musicales (Gluck, Schumann, Mendelssohn). En 1911, le poète publie Poemas mágicos y dolientes, La soledad sonora, aux titres chargés d'émotion et Pastorales, dont les scènes champêtres sont tantôt joyeuses, tantôt mélancoliques. En 1914 paraît son œuvre la plus connue, Platero y yo, estampes du paysage andalou et dialogues avec l'âne au pelage argenté. Son mariage inspire au poète une œuvre où se mêlent la prose et les vers, les sensations, l'amour et les visions maritimes : Diario de poeta y mar ou Diario de un poeta recién casado (1916). En 1917, les Sonetos espirituales (traduits par B. Sesé en 1989 pour Aubier bilingue) ont pour thèmes l'amour, l'amitié, le monde intérieur du poète.

 

Spiritualisme symboliste

 

  Cette étape, selon Sesé, se caractérise par la stylisation de la réalité, la sobriété, la concision, l'ellipse. Il s'agit de parvenir à "l'essence des choses". Les recueils qui correspondent à cette période ont été traduits par Bernard Sesé chez José Corti : Eternidades (1918, Eternités, 2000), Piedra y cielo (1919, Pierre et ciel, 1990), qui inspire à un groupe de poètes colombiens de la fin des années 1930 le nom de leur école, les "piedracielistas", Poésie en vers (1917-1923, traduction  en 2002), Belleza (1923, Beauté, 2005), Canción (1936) où figure la devise du poète : "Amor y poesía / cada día".

 

 

Métaphysique de type goethéen

 

  En 1946 paraît Estación total et Canciones de la nueva luz, un recueil qui groupe des poèmes écrits de 1923 à 1936. Ces œuvres marquent une "union avec le monde". En 1949 Animal de fondo ou Dios deseado y deseante correspond à une "rencontre avec ce dieu impersonnel que le poète avait tant harcelé par les mots".

 

  Il convient également de signaler les anthologies publiées par le poète, surtout la deuxième qui, en 1922, rassemble des poèmes écrits de 1898 à 1918 et la troisième qui date de 1957.

  En prose, J. R. Jiménez publie, en 1942, Españoles de tres mundos. Après sa mort, des recueils de conférences et d'essais seront publiés, notamment El trabajo gustoso, La corriente infinita (1961) et Por el cristal amarillo.

  Il faut rendre une nouvelle fois hommage à Bernard Sesé, traducteur et préfacier et à l'éditeur José Corti grâce auxquels l'hispanisant et le francophone peuvent savourer les œuvres d'un des poètes les plus originaux du XXe siècle.

 

                                                                                                                      Julián Garavito