Commentaires sur « Un monde polyglotte pour échapper à la dictature de l’anglais »
Dans le numéro du « Monde diplomatique » daté de janvier 2005, Bernard Cassen publie sous le titre : Un monde polyglotte pour échapper à la dictature de l’anglais, un article qui suscite quelque réflexion.
Après avoir dénoncé ce qu’il interprète comme une confusion de la part de nos élites entre la nécessité (qu’il considère comme discutable) d’une « langue de communication internationale » (concept qui mériterait, d’après l’auteur, d’être mieux défini), et leur fascination pour le modèle américain, confusion qui débouche sur une promotion quasi exclusive de l’anglais (témoin, le « rapport Thélot »), Bernard Cassen conclut : « Si elle se veut conséquente, la recherche d’un monde multipolaire doit avoir pour corollaire celle d’un ordre linguistique lui aussi multipolaire. Elle implique de ne laisser ni symboliquement, ni matériellement à l’anglais le monopole de l’hypercentralité ».
Cette conclusion l’amène à définir des « familles linguistiques », en en mesurant les poids démographiques respectifs projetés à l’horizon 2025. C’est ainsi que l’Europe constitue la famille des langues romanes, laquelle pèsera 1,3 milliard de locuteurs, face au 1,5 milliard de Chinois, 1,04 milliard d’anglophones – et aux 448 millions d’arabophones prévus dans 20 ans.
Dès lors, pour Bernard Cassen, dans une perspective géopolitique autant que culturelle, les pays de langues romanes devraient renoncer à une pédagogie d’apprentissage des langues avec acquisition des 4 compétences (compréhension et production orales et écrites), qui à ses yeux relève d’ailleurs de la mission impossible pour les enseignants, au bénéfice d’une politique d’ « intercompréhension » de ces langues proches. Cet apprentissage de l’ « intercompréhension », moins exigeant, permettrait ainsi d’enseigner un bien plus grand nombre de langues à l’école. A l’appui de cette thèse il cite Umberto Eco : « Une Europe de polyglottes n’est pas une Europe de personnes qui parlent couramment de nombreuses langues, mais, dans le meilleur des cas, de personnes qui peuvent se rencontrer en parlant chacun sa propre langue et en comprenant celle de l’autre, sans pour autant être capable de la parler couramment .»
Et si l’enseignement de l’anglais « de communication » peut s’avérer nécessaire, il s’agit de ce que Bernard Cassen définit comme un « paquet pédagogique », dont le contenu et la complexité limités ne sauraient exiger 5, et encore moins 7 années d’apprentissage ; d’où la possibilité d’intégrer cet enseignement à tout moment de la scolarité.
Enfin, après avoir affirmé la nécessité d’enseigner le plus grand nombre de langues possible (sous-entendu : romanes) à l’école, avec au moins 2 langues à l’école élémentaire, l’auteur de l’article estime que le Cadre européen commun de référence pour les langues devrait amener à une réforme en profondeur des programmes d’enseignement, en reconnaissant « la légitime possibilité, pour un apprenant, de posséder des niveaux de compétence très différents dans une même langue. » Et de conclure que le XXIème siècle ne sera vraiment moderne que s’il s’inscrit dans cette perspective linguistique multipolaire, contrairement à ce que croient les tenants de l’anglais à tout prix, qu’il appelle les « Gallo-Ricains ».
Après ce résumé aussi concis et précis que possible, qu’il me soit permis ici de livrer les réflexions que m’a suggérées ce long et dense article. Tout d’abord, l’idée que l’intercompréhension entre les différentes langues romanes est une évidence, reste à démontrer. Les variantes ,en particulier phonologiques, sont telles d’une langue à l’autre, qu’il ne semble nullement évident qu’un Français comprenne aisément un Portugais ou un Roumain, par exemple, et réciproquement. Cette intercompréhension, telle qu’elle semble définie dans l’article, risquerait bien de rester à un niveau superficiel, à moins de revenir à un apprentissage plus approfondi...
Par ailleurs, défendre l’idée d’une politique de bloc européen s’opposant à l’hyperpuissance américaine, en en excluant l’Allemagne parce que n’appartenant pas à la famille des langues romanes, me semble pour le moins hasardeux. Quelle crédibilité pour l’Europe, sans l’Allemagne ? A moins que Bernard Cassen n’estime que ce pays est d’ores et déjà dans l’orbite des Etats-Unis, et donc, perdu pour la cause..., et que c’est contre lui aussi qu’il faut élaborer une autre idée de l’Europe. Personnellement, je ne le suivrai pas dans cette voie.
Autre question : quel degré de connaissance des langues qu’ils enseignent exigera-t-on des professeurs, dans le cadre imaginé par l’auteur ? Suffira-t-il qu’ils soient capables d’intercompréhension ? Mais alors, il n’y aura plus besoin de professeurs de langues, tout intercomprenant pouvant l’être. Ou alors, faudra-t-il qu’ils restent des spécialistes de leur matière ? Auquel cas, on les voit mal s’épanouir dans leur travail en renonçant à transmettre un savoir longuement et soigneusement acquis pour ne former que des intercomprenants. Pas de meilleur moyen pour susciter frustration et démotivation, et donc continuer d’éloigner de ce métier des personnes compétentes et de qualité ! Si en effet c’est « mission impossible » que d’amener les élèves à une parfaite maîtrise des fameuses 4 compétences actuellement, cela est dû beaucoup plus aux conditions matérielles qui sont faites aux professeurs de langues (horaires insuffisants, effectifs pléthoriques, manque de matériel pédagogique, manque de soutien à l’égard des professeurs pour les activités extra-scolaires ) qu’à la définition des objectifs . Cela dit, on peut souscrire à l’idée des différents niveaux de compétence dans une même langue, qui peut être un excellent moyen de lutte contre l’échec scolaire. Mais de là à se limiter à l’intercompréhension, il y a une nuance ! La promotion de la quantité aux dépens de la qualité est discutable.
Je trouve aussi que les propositions formulées s’inscrivent dans une vision exclusivement utilitariste de l’apprentissage des langues, au service d’un projet d’ordre idéologique, en laissant de côté ce que cet apprentissage a aussi de formateur pour de jeunes esprits, tant par la réflexion purement linguistique qu’il induit et que la seule intercompréhension ne saurait permettre, que dans la nécessité faite aux jeunes d’aborder l’élément hautement étranger qu’est une autre langue que la leur, de l’intérieur, en les amenant à l’utiliser, à la faire leur, autant que possible. L’école n’a-t-elle pas d’abord pour vocation de former les esprits à cette ouverture à l’autre, ainsi qu’à la rigueur dans le travail ?
Enfin, je ne peux m’empêcher de trouver excessive l’assimilation de l’apprentissage de l’ « anglo-américain de communication » à un moyen d’asservissement des esprits au modèle américain. Les mises en cause et les critiques à l’encontre de celui-ci n’ont jamais été plus nombreuses, et pas seulement depuis l’arrivée de George W. Bush au pouvoir, que depuis qu’un nombre croissant de gens communiquent dans cette « langue », qui s’est d’ailleurs imposée autant en raison de l’ « impérialisme US » que grâce à son extraordinaire adaptabilité et souplesse, qui permettent de la pratiquer à tous les niveaux, même le plus élémentaire (et de ce point de vue strictement utilitariste, Bernard Cassen n’a pas tort quand il parle de « paquet pédagogique » au contenu limité.) C’est même grâce à cette langue de communication internationale que peuvent entrer en contact les altermondialistes des 4 coins du monde pour faire avancer leurs idées – tout comme l’espagnol, langue du « conquistador », peut permettre aux Indiens d’Amérique Latine de s’unir pour faire valoir leurs droits face aux états et à la communauté internationale.
A dire vrai, l’ « anglo-américain de communication » ne me semble plus guère porteur des valeurs propres à l’ « American Way of Life » : et si l’on peut légitimement craindre que la généralisation de son usage au niveau international n’entraîne la progressive adoption de systèmes de références anglo-saxons dans l’activité économique et technique, on peut tout aussi légitimement penser qu’ il est en passe de devenir la « lingua franca » de notre monde globalisé, simple outil d’échange ; et il ne tient qu’à nous, si besoin est, de nous opposer à l’hyperpuissance, même et surtout en lui disant « No », avec l’accent .
Anne-Marie Penon, janvier 2005