Compte rendu du débat sur "L’avenir de la construction européenne", qui s’est tenu à l’Instituto Cervantes le mercredi 11 octobre 2006.

par Anne-Marie Penon.

 

Devaient participer à cette rencontre Jorge Semprún, José Vidal Beneyto et Edgar Morin, mais le premier s’est fait excuser, au grand dam de l’assistance, pour raisons familiales.

Dès lors, José Vidal Beneyto, qui a eu de très hautes responsabilités au sein des institutions européennes, était censé représenter l’opposition au projet de Constitution européenne, tandis qu’Edgar Morin incarnait l’européiste convaincu. Pour donner du piquant au débat, mais surtout dans un souci d’illustration de l’idée d’Europe, il a été convenu que l’Espagnol s’exprimerait en français, et qu’à l’inverse, le Français défendrait son point de vue en espagnol.

 

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C’est donc José Vidal Beneyto qui, le premier, a pris la parole, dans un français que nos académiciens pourraient lui envier. Après avoir bien clairement énoncé ses positions pro-européennes, il a expliqué pourquoi il s’était opposé au projet de constitution. D’une part parce qu’il y voyait une constitutionnalisation du néo-libéralisme conservateur en matière économique, à travers l’affirmation de "un modelo europeo de sociedad competitivo", lequel lui semblait à l’opposé de ce que l’on conçoit par "modèle social européen"; c’était la voie ouverte à la déréglementation et à la chute des systèmes de protection de l’économie et des entreprises européennes, qui ne sont pas de taille à concurrencer leurs rivales anglo-saxonnes ou asiatiques. D’ailleurs, Vidal Beneyto voit dans le cas Arcelor-Mittal une illustration de ce qui risque de se produire, et prédit l’absorption des bourses européennes par le Stock Exchange new-yorkais, si on n’y prend garde.

D’autre part existait une irréversibilité de ce Traité, et ne pas pouvoir réviser une constitution est très grave. Certes, la possibilité de révision était prévue, mais à des conditions telles qu’elle était finalement illusoire: il fallait en effet obtenir une majorité de 4/5è des 27 membres, dont beaucoup parmi les nouveaux membres ne veulent pas d’une Europe politique. Vidal Beneyto a en effet dénoncé l’euro-atlantisme des pays d’Europe centrale, qui ne veulent donc pas d’une Europe politique en raison de leur défiance à l’égard de pays européens qui les ont naguère laissé tomber, et qui, face à l’impérialisme grandissant de la Russie, continuent de voir leur salut dans la protection des Etats-Unis.

Or, pour Vidal Beneyto, l’avenir de la construction européenne dépend de l’Europe politique, qui constitue le noyau dur de l’Europe. C’était l’idée de François Mitterrand, qui en 1992 a organisé un sommet à Prague dont le but était la création d’une Confédération européenne (Vidal Beneyto y était chargé de la partie culturelle). Ce projet a échoué sous la pression des Etats-Unis: en effet – et Vidal Beneyto a confié avoir eu du principal intéressé confirmation de la chose – le président George Bush Senior a téléphoné au président Vaclav Havel, très impliqué dans le projet, le menaçant de couper les ponts avec la Tchécoslovaquie si cette Confédération voyait le jour... Conclusion de Vidal Beneyto: "Les Etats-Unis ne peuvent pas tolérer un projet de portée mondiale dans lequel ils ne soient pas présents".

Pour en revenir au Traité constitutionnel, ce qui aurait dû être un acte de clôture devenait un mécanisme d’enfermement, et c’est pourquoi, malgré des aspects indéniablement positifs du projet, Vidal Beneyto a préféré s’abstenir. Et il récuse les "oui" à ce Traité qui ont été enregistrés comme des succès par les tenants du projet, soit parce que ce sont les gouvernements, et non les peuples, qui ont décidé, soit parce que les taux de participation aux différents référendums étaient inférieurs à 51%, leur ôtant dès lors toute légitimité.

Il a conclu son intervention en rappelant que le processus constitutionnel n’est pas clos, et que les Européens ont jusqu’à 2009 pour se réveiller et se lancer dans un vrai projet de refondation de l’Europe.

 

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La parole a été alors donnée à Edgar Morin, lequel, empruntant largement autant au français et à l’italien qu’à l’espagnol, s’en lancé dans un historique de la naissance de l’idée de l’Union européenne.

Il a rappelé au passage qu’en plus des Etats-Unis, l’Allemagne elle aussi est opposée à l’idée d’une Confédération européenne, et que par ailleurs, le référendum sur le traité constitutionnel s’est déroulé au moment de la guerre d’Irak, ce qui a pu renforcer les sentiments pro-atlantistes des pays d’Europe de l’Est.

Il a justifié son souhait du rattachement de la Turquie à l’Europe par des raisons historiques (la Turquie et l’Europe partagent une histoire commune), par la présence d’un Islam européen qui n’est pas lié qu’aux populations immigrées, mais par exemple à la Bosnie ou à l’Albanie, et par le fait que l’idée d’Europe ne saurait se limiter à des frontières géographiques, qu’il s’agit d’un projet qui voit et qui doit aller beaucoup plus loin. Pour Edgar Morin, si l’Europe a été la terre des conquistadores et des colonialistes, elle est aussi le berceau des droits de l’homme et de l’émancipation des sociétés, et ce sont ces valeurs humanistes qui doivent fonder le projet européen.

Il a confié à l’auditoire que sa vocation européenne était née dans les années 70, lors de la fin des processus de décolonisation (Angola) et du premier choc pétrolier, qui lui ont fait comprendre que seule une Europe unie pourrait faire face aux nouveaux défis de l’époque. Et que les événements de 2006 (l’épisode des caricatures de Mahomet, le discours du Pape à Ratisbonne, les menaces de mort à l’encontre d’un professeur de philosophie, l’annulation d’Idoménée...) l’ont renforcé dans la conviction qu’il faut défendre et renforcer cette Europe humaniste, critique et auto-critique, et porteuse de tolérance.

C’est selon lui à partir de ces valeurs que l’on peut bâtir un projet européen, avec une vraie vision, laquelle manquait totalement dans le Traité constitutionnel.

Et si l’on ne parvient pas à construire une Europe politique, on pourrait au moins avancer au niveau du noyau dur (Allemagne, France, Bénélux, Italie, Espagne, Portugal).

 

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José Vidal Beneyto a alors repris la parole, pour souligner que, de toutes façons, la construction européenne est dans les faits, à géométrie variable: il en veut pour exemple l’espace Schengen, dont ne fait pas partie le Royaume Uni, ou l’euro, qui n’est pas devenu la monnaie de tous les pays de l’UE.

Mais, a-t-il ajouté, on ne peut pas tolérer que les pays les plus favorables à l’élargissement rechignent à financer cet élargissement, car cela crée des frustrations à l’origine de dérives dangereuses et d’un sentiment anti-européen, comme cela se produit par exemple en Pologne.

Seuls des projets mobilisateurs, comme cela s’est produit avec l’Acte Unique ou Maastricht, permettent une construction réelle, et pas seulement institutionnelle. S’il n’y a pas de grand projet, qui touche de près à la vie des Européens, l’Europe va s’enfoncer dans un débat stérile et politicien, et les Européens "van a pasar". Il reste 6 ans pour remobiliser les Européens autour d’un vrai projet; et, a-t-il ajouté avec quelque malice, quelque part, c’est grâce au rejet du Traité constitutionnel que se pose encore la question de l’avenir de l’Europe et de son projet.

 

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La parole ayant été donnée à la salle, un auditeur a pris à parti José Vidal Beneyto, rappelant que l’Espagne a largement profité des aides européennes, et que par conséquent un Espagnol est bien mal venu de critiquer la demande d’assistance que réclament les nouveaux entrants ; qu’en outre il ne peut y avoir de contradiction entre le projet européen et l’atlantisme, car si ce soir cette discussion est possible, c’est bien grâce aux Américains qui ont libéré l’Europe du joug nazi et du joug soviétique, et qu’il serait bon que nous ne l’oubliions pas.

Un autre auditeur a demandé à Vidal Beneyto d’expliquer pourquoi il s’était abstenu lors du référendum constitutionnel, au lieu de voter carrément "non". Vidal Beneyto s’est alors lancé dans une justification qui mettait en avant le fait que faire de la politique ne consiste pas seulement à déposer son bulletin ("son petit papier", a-t-il dit) dans l’urne, mais que lui s’était engagé d’une autre manière, en étant du côté des acteurs; il a ajouté que voter "non" pour lui, ça n’était pas faire avancer les choses, et qu’on a pu voir en effet que ce "non" est resté sans lendemain, que l’espoir d’un réveil des peuples suite au rejet du Traité a été déçu, car on n’a pas grand’chose à attendre des peuples; que pour faire avancer l’Europe, il faut des leaders qui fassent bouger les choses.

La réaction de la salle a été vive, beaucoup n’acceptant pas le mépris affiché pour le vote, et la contradiction entre ce mépris et le fait que Vidal Beneyto semblait attacher au vote une légitimité quand il parlait du résultat discutable des référendums constitutionnels: comment peut-on à la fois prétendre que voter ne sert à rien, et s’appuyer sur le pourcentage de votants pour légitimer ou pas un scrutin?

 

C’est dans cette ambiance un peu tendue qu’avant que le mot de la fin ait été prononcé, votre servante a quitté la place, en se demandant ce qu’il en aurait-il été si Semprún avait été là.