Une
lecture: GOYA, les peintures noires par Yves Bonnefoy (William Blake
& Co Éditeur)
Dans cet ouvrage, Yves Bonnefoy propose
résolument sa vision des
peintures noires, revendiquant le caractère subjectif et intuitif de son
approche, qui se veut de l'intérieur, et qu'il propose au lecteur de partager
ou pas, à la convenance de celui-ci.
Ce qu'en moraliste traque Bonnefoy à
travers les peintures noires, c'est un signe qui montre que le néant n'est pas
au bout du compte vainqueur. Goya, nous dit l'auteur, à la suite de la terrible
maladie qui l'engloutit physiquement et psychologiquement dans des gouffres
sans fond peuplés de visions terrifiantes, et qui causa sa surdité, connut
l'effroi et la tentation de la désespérance. Dans ses peintures noires, il achève
– toujours d'après Bonnefoy – son entreprise de dénonciation du "mensonge
de l'art et de ses représentations", faisant éclater les codes tout autant
techniques que dans le choix des "sujets", imposant en quelque sorte
un "négatif" de ce que la peinture avait jusque-là proposé. Peintures "coups de poing" qui
échappent à l'analyse rationnelle et parlent à notre
inconscient de cette frontière mouvante qui nous laisse entrevoir notre
inhumanité.
Cependant, Yves Bonnefoy pense suivre à
travers l'œuvre du peintre, dans des gravures, des dessins ou des peintures, un
fil ténu de lumière. Celle-ci éclate selon lui dans le tableau: "Goya
soigné par le docteur Arrieta", où le poète reconnaît dans le geste
compassionnel du médecin donnant à boire au malade happé par les hallucinations
dues à la fièvre, le retenant doucement pour ne pas qu'il tombe – aux sens
propre et figuré - et lui glissant le verre entre les lèvres, un geste
quasiment christique: dans cette compassion totalement gratuite, dans ce salut
offert par un homme à un autre homme, Yves Bonnefoy voit la preuve que, pour
Goya, qui peignit ce tableau plus de vingt ans après sa maladie, tout espoir
n'était pas mort.
Et c'est cette compassion, que
Baudelaire a si extraordinairement résumée dans sa formule: "Mon
semblable, mon frère", qui nous rend à notre humanité, et permit à Goya de
continuer à peindre, malgré tout, jusqu'au bout de sa longue vie.
Voilà très sommairement résumée
l'approche proposée dans cet ouvrage d'un poète, qui aborde en poète et en amoureux
et connaisseur des arts dits "plastiques" l'aspect le plus original
et impressionnant de l'oeuvre de Goya. Un conseil: ne vous laissez pas rebuter
au début par le style si particulier de Bonnefoy, dont la simplicité n'est pas
vraiment la qualité première... Passez outre, et vous partagerez avec intérêt
et plaisir le propos d'une intelligence fine et profonde.